.:Ici bas:.

  texte de Benoit LUCE

 

Il existerait un autre monde, plus en bas, parent du notre.

Seule La porte nous en sépare.

"Ici bas"

 

Située au milieu de nulle part, surplombant l’en deçà de son antédiluvienne splendeur, elle se tient… Cette porte scelle les arcanes d’un ailleurs qui attise sans commune mesure la curiosité de tout ceux qui osent la contempler. Une chaîne, qui aurait tout aussi bien pu recouvrir les bibliques chevilles de Mathusalem, contient les indiscrétions inopportunes, prêtant maillon fort à la porte. On s’avance timidement, puis l’on se penche pour mieux voir, pour tenter de comprendre. Saisit d’un viscéral besoin de savoir, on empoigne violemment les barreaux recouverts d’une rouille sans âge. On tire, on pousse et l’on comprend subitement l’histoire de cette porte, son présent aspect, sa robustesse, sa force véritable. La garde n’est pas morte et semble ne s’être jamais rendue : le huis reste clos.

 

Dès lors, la folle du logis s’éveille et délivre des vues sur l’immaculé inconscient. Elle dévale, sûre en rebonds, la pente douce de cet ailleurs improbable. On voudrait ce monde meilleur, mais il ne nous laisse d’autre choix, que celui du constat : on l’aperçoit, on le devine, on le souhaite, il l’est.

 

aux libres pensées du lecteur…

 

Ici point de répétition, de paroles susurrées à la cantonade, la vie s’improvise à scène ouverte : de cloches en proches l’instant carillonne, tintinnabule les secondes à la guise des pantins perdant à tout va le fil de leur pensée unique. Reconversion du souffleur à peine désoeuvré, qui vient sécher les larmes des saules pleurant sur les nimbus devenus blancs. Ces fils du peuple sélénite d’une ronde encerclent à jamais Parque, ne trouvant plus son insipide et trop juste milieu.

 

Les toits du monde se chevauchent en strates aux épaisseurs si fines que l’on y voit au travers. On y retient la vie insolite du palétuvier, dont les arceaux s’enchevêtrent dans une mangrove de roses azurées. Les nappes frénétiques, véritables viviers d’insolence et de beauté, fondent sur le jour, statiques, d’une simple folie de l’esprit : les ombres se jouent de la gravité, les masses pèsent sur le soleil impuissant.

 

Plus bas encore, en un landernau inconnu, de petits hommes hauts en couleurs fêtent le non anniversaire de la déraison. Parés de leurs queues de pies rieuses, ils proclament l’ouverture du banquet. Et quel banquet! Celui d’un jour ordinaire, semblable à tous les autres. Comme s’ils étaient amenés à se réunir soudain, le son clair des myosotis trompette sa renommée. Ondines et dryades dînent sans grillades à la barbe rousse des réjouissances quotidiennes. Menu du jour : Lézards contemporains, Elans contents pour rien. Les cuillères de bois remplissent la panse commune, et règnent, soumises aux appétits grandissants, sur les masques de fer. La farce se savoure à l’eau, arrosée d’un pressentit retour de flammes. Le mycologue s’est mué pâtissier et relève les saveurs de ses champignons, la toque hallucinée, d’écorce de bois de la débandade. Qui fait ses délices de sa cuisine en retrouve son imagination grandie. Les pièces montées, d’or et d’argent, fondent sous la dent creuse qui se hisse aux doux rang de l’extase en colimaçon.

 

aux libres pensées du lecteur…

 

Sur l’hôtel de ville on découvre, écrit en lettres d’eau : « à relire à l’envers ». A croire que nous avons toujours lu la notice dans le sens contraire du cours voulu des choses. Comme pour nous rappeler nos erreurs passées, présentes et à venir. Au fait de notre condition, ce n’est pas le calme trop silencieux de chez nous qui prédomine, aux pensées étroites à force d’être réfléchies, aux idées si sombres que devant elles souvent leurs trop libres paroles se taisent

 

… aux libres pensées du lecteur…

 

Puis, comme machinalement rappelé à l’ordre d’un chèque en bois, on se redresse, on recule d’un pas, puis deux. On soupire. La vision prend fin, sans laisser la moindre trace, si ce n’est peut être celle de la certitude qu’on y pénétrera un jour, on se le jure.

 

Pour ce qui n’est déjà plus l’ombre ni tout à fait la lumière, La porte demeure grande fermée sur le rêve.